La rixme

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Alex
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Message par Alex » 03 nov. 2008, 22:49

Avant la disparition de l'ancien forum, je replace ici la belle analyse de François :

Acte 7, planches 2 et 3: la joute poétique, la "rixme", entre Armand de Maupertuis et Adynaton d'Hyperbolie.

Ce duel reprend un affrontement courtois, tel qu'il était pratiqué dans les cercles et les châteaux - on assiste à une joute de ce type dans le film "Ridicule". D'autre part, physiquement l'adversaire d'Armand ressemble au rappeur Akenathon, dont il reprend presque le nom. C'est un hommage à ces compositeurs qui ont ressucité à notre époque les vertus combatives de l'alexandrin, de son rythme, de ses phrasés profonds.

Outre le magnifique exercice de composition, deux détails m'avaient interpelé. D'une part, il y a la structure de la joute avec le passage dans lequel Armand se trouve en passe de perdre. Enfin, il y a ce mot étrange "iotarcique est mon style"...

Premier sang ou dernier mot ? Le duel de poètes est fondé sur le principe de la reprise: les adversaires se répondent par couples d'alexandrins. La seule obligation est de démarrer sa réplique en utilisant la dernière rime de l'adversaire. On voit donc que la tactique dans ces joutes était de parvenir à imposer à l'adversaire une reprise impossible, afin de lui prendre son tour, et d'avoir "le dernier mot".

On a ainsi:
"je vaincs sans coup férir / Fais rire le parterre" - première reprise Armand -> Adynaton
"toussant la consonne / Qu'on sonne le tocsin" - première reprise Adynaton -> Armand
"ton bagout d'indigent / Dix gens de ta farine" - deuxième reprise Armand -> Adynaton
"ton rictus qui s'efface / Faseyant va le foc" - deuxième reprise Adynaton -> Armand
"au vent je me meus/ Meuh, meuh" - troisième reprise Armand -> Adynaton (I)
"va, tu m'amuses / Ma muse aimant les veaux" - troisième reprise Adynaton -> Armand (II)
"elle se nomme Io / Iotarcique est mon style" - quatrième reprise Armand -> Armand (III)

Sur sa troisième reprise: "voile au vent je me meus/ Meuh, meuh, quelle assonance", Armand paraît commettre une maladresse. Dans l'auberge, les spectateurs sont déchaînés. Adynaton sur sa troisième reprise, "bouffon, va, tu m'amuses", met les rieurs de son côté, et fait déjà le signe de la victoire.

Au fond de la case, Don Lope est est à la fois surpris et inquiet: il se doute de quelque-chose, mais quoi ? En réalité, la troisième reprise d'Armand, "je me meus" ( I) forme la première partie du piège qu'il vient de tendre à son adversaire. Adynaton, tout à sa victoire prochaine s'engouffre dans la brèche et dans ses répliques laisse Armand mener le duel vers le sujet qu'il a choisi, vaches, veaux: "Ma Muse aimant les veaux" (II). A la quatrième reprise d'Armand, "elle se nomme Io" (III), Adynaton a perdu, car la langue française ne comporte que très peu de mots commençant par cette syllabe, et encore moins, se prêtant à la poésie.

Reprenons la structure de cet échange, on l'a vu, en trois temps:

- (I) Engagement de l'adversaire ("je me meus"), qui attaque ("bouffon, va, tu m'amuses")
- (II) Esquive ("ma Muse aimant les veaux"),
- (III) Contrepied... ("elle se nomme Io").

La passe d'arme d'Armand est construite sur le modèle de la botte à la "Un Deux Trois" de don Lope (cela se voit très bien en observant le visage très étonné de celui-ci) !!

Iotarcique ou Iotacique ? Maintenant revenons sur la deuxième énigme contenue dans cette "rixme". Armand gagne la joute en amenant Adynaton à faire sa reprise sur un alexandrin devant commencer par "io"

- Ta déesse est génisse ?
- Elle se nomme Io !

Adynaton, est bloqué, comme un joueur d'échecs, car n'importe-quel dictionnaire de la langue francaise ne comporte que trois groupes de mots commencant par cette maudite diphtongue. Ce sont: ion, iode, et ioder, avec leurs dérivés. Comment débuter un alexandrin par une particule atomique, une province grecque ou un élément chimique? A la limite le chant tyrolien permettrait à Adynaton de s'en sortir, mais il est déséquilibré par le renversement de situation...

Le Littré de 1876 définit un iotacisme, du nom de la lettre "iota", comme l'abus de la voyelle "i" dans un texte ou une langue. C'était un defaut du grec ancien, parait-il.

Armand prend le tour de son adversaire ainsi:

- Iotarcique est mon style, ici je supplicie,
Piteuse au pilori l'orale impéritie

Treize "i" en vingt-quatre syllabes, difficile de faire mieux !!

Mais il y a plus fort. Otarcisme est une orthographe acceptée de autarcisme: "qui se suffit à lui-même". En plus de la superbe démonstration du iotacisme , on a donc un jeu de mots subtilement amené:

"iotarcique est mon style" signifie qu'Armand va se passer d'Adynaton pour terminer son poème, et qu'il va le faire au son des "i" répétés, tels un ricanement appuyé.

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Aragathis
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Message par Aragathis » 03 nov. 2008, 22:59

Qui est le fou génial qui a pondu cette analyse? (On sait tous qui est le génie pur qui a sorti le texte lui-même :P )
Ainsi parlait Aragathis.

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