Et le théâtre, alors ?

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Poupi
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Et le théâtre, alors ?

Message par Poupi » 25 nov. 2012, 19:09

Il est assez honteux que notre forum n'ait point encore ouvert de sujet dédié à l'art qui imprègne tant notre BD fétiche. Je m'en suis rendu compte en recherchant un topic où vous communiquer la fascination heureuse que j'ai éprouvé devant Roméo Castelluci et son Sul concetto di volto del figlio di Dio, œuvre difficile par bien des aspects mais d'une profondeur terrible. Avoir pu m'entretenir avec ce metteur en scène fut un privilège immense. Bref, je sais pas trop s'il va encore se déplacer en France pour ce spectacle, m'enfin, ça en vaut carrément la peine.

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Yelti
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Re: Et le théâtre, alors ?

Message par Yelti » 26 nov. 2012, 21:06

Pourrais-tu donner quelques éléments, voire captations, qui puissent nous donner envie de nous intéresser à cette pièce/ce metteur en scène ?

Poupi
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Re: Et le théâtre, alors ?

Message par Poupi » 26 nov. 2012, 23:32

Je vais essayer de vous raconter.

Sul concetto di volto del figlio di Dio
est une pièce en trois tableaux. La scène figure un appartement, avec, en arrière plan, un immense visage du Christ.
Le premier tableau est le plus long ; on voit un homme prendre soin de son vieux père, qui souffre d'incontinence, et qu'il doit donc entièrement nettoyer (il y a plusieurs passages où le vieillard est entièrement nu) et torcher sa merde. Ce pauvre fils exprime sa souffrance par son attitude, par des jurons qui constituent les seules paroles de la pièce (porca putana), par son silence. A certains moments, il y a comme un arrêt sur image, la scène se fige, donnant l'impression d'un tableau incrusté dans un tableau.
Le deuxième acte est assez violent : des enfants viennent avec des sacs d'école, d'où ils extirpent des grenades et les jettent contre le visage du Christ, mais celui-ci reste tout à fait intact, inaltérable. Alors les enfants s'assoient et restent un moment devant le visage du Christ, avant de s'en aller un à un, avec des expressions très différentes (joie, colère, tristesse, indifférence...).
Le troisième tableau se déroule sans acteur. Des musiques stridentes résonnent dans la salle, cependant qu'un flot d'encre de Chine s'étale sur le visage du Christ, donnant l'impression que le tableau se déchire. Derrière sont inscrits les mots You are my shepard. Mais apparaît une négation, qui transforme la phrase en You are not my shepard.
La pièce s'achève sur le chant des oiseaux.

C'est un théâtre difficile, non seulement par les thèmes qu'il aborde (la souffrance et la misère humaine sont abordées avec beaucoup de crudité), mais aussi parce qu'il est difficile à comprendre, à saisir. Le langage est presque entièrement absent, tout passe par le jeu des acteurs. Ayant aussi discuté avec Castelluci, je peux livrer quelques éléments de compréhension.
Il faut bien comprendre que le terme italien de concetto ne peut être traduit qu’imparfaitement par concept. En fait, il renvoie à l'art de la renaissance, et à ses liens avec la spiritualité. Dans la spiritualité héritée des Exercices Spirituels d'Ignace de Loyola, il est dit qu'il faut voir le monde selon le point de vue de Dieu ; un projet qui tient presque du mysticisme, puisqu'il suppose un accès à l'omniscience divine. Les théoriciens italiens du maniérisme veulent appliquer cela à leur art, en disant que lorsqu'ils peignent une scène, ils tentent de se représenter mentalement tout ce qui se déroule au Ciel et sur la Terre en lien avec leur sujet, et qu'ils condensent cela en u unique concetto, qui est donc une représentation proprement visuelle et non simplement abstraite.
La pièce n'a pas vraiment de dialogues, et pas vraiment de scénario : elle n'est pas la mise en scène d'une narration, mais plutôt celle d'une condition : la souffrance de l'homme. A la rencontre avec Castelluci où j'étais, plusieurs spectateurs travaillant en milieu hospitalier racontaient avoir été bouleversé par la façon dont la souffrance humaine était représentée sur scène. On peut donc (même si cette lecture n'est pas exclusive d'autres interprétations) voir la pièce comme un concetto de la souffrance humaine, d'où son caractère pictural, qui passe parfois par l'immobilité, les arrêts sur image : par exemple, à un moment, le fils est en train de passer une éponge sur le corps nu de son père, qui est debout alors que lui est à genoux, et s'arrête pendant plusieurs secondes, les bras tendus, l'éponge sur le dos de son père.
La pièce est très religieuse, et certains de ces tableaux immobiles sont presque mystiques : par exemple, à un moment, le fils, exténué par sa peine, va poser son front contre les lèvres du Christ durant de longues secondes. Quand à la scène des grenades, elle évoque évidemment une lapidation, ainsi que la tradition du Christ aux outrages, et la révolte de Job face à la souffrance. La sentence finale est une citation des Psaumes, et son reniement évoque celui du Christ sur la croix. La structure même de la pièce, divisée en tableaux, en stations, peut évoquer un chemin de croix, et Castelluci a même revendiquer l'influence de son catholicisme italien.
Cependant, on peut tout à fait voir cette pièce dans une perspective non-religieuse. C'est un peu comme The tree of life, sauf que ça parle de la souffrance et que c'est très dur, alors que ce film parle de réalités plutôt positives (la beauté de la création, etc.). Ayant parlé avec d'autres spectateurs de Sul concetto, certains en avaient des lectures plutôt psychanalytiques, voir même politiques, ce qui m'a beaucoup surpris. Cependant, tout le monde avait été frappé par le visage du Christ, placé de façon à ce que chaque spectateur ait l'impression qu'Il le regardait personnellement. C'était d'autant plus fort que la pièce était jouée en "quatrième mur", c'est à dire que les acteurs n'interagissaient pas du tout avec le public ; et le regard du Christ était le seul élément qui venait percer ce quatrième mur. Ajoutons que Castelluci, connaisseur de l'art religieux, joue sur l'ambiguité entre Salvator Mundi et Ecce Homo, qui sont les deux façon de représenter le Christ à la Renaissance. Techniquement, son visage est celui d'un Salvator Mundi, et il en a l'air paisible, mais il a été recadré de façon à exclure la main dressée en signe de paix et de majesté qui est présent sur tous les Salvator Mundi, et ce nouveau cadrage fait plutôt penser à celui des Ecce Homo.
L'amour filial est aussi un thème religieux, mais il est évidemment universel, et il ressort avec incroyablement de force de ce spectacle ; c'est vraiment l'amour à travers la merde.
Quoi qu'il en soit, c'est un spectacle vraiment magnifique, qui nous fait vraiment plonger dans le Vendredi Saint de notre humanité, que l'on soit religieux ou non.
Modifié en dernier par Poupi le 26 nov. 2012, 23:43, modifié 2 fois.

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Re: Et le théâtre, alors ?

Message par Aragathis » 26 nov. 2012, 23:36

Montrer la dureté de la vie humaine en faisant chier un vieillard, n'est-ce pas un peu couard ?
Ainsi parlait Aragathis.

Poupi
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Re: Et le théâtre, alors ?

Message par Poupi » 26 nov. 2012, 23:42

Justement, non, la crudité a vraiment énormément de force ; et l'amour filial en ressort incroyablement puissant ; c'est vraiment l'amour à travers la merde.

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