Au Mouton qui pamphlète

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personne
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Re: Au Mouton qui pamphlète

Message par personne » 15 févr. 2012, 12:55

UNE RENCONTRE INATTENDUE

L’erreur de tous les artistes contemporains est de se comporter comme autrefois.
Les temps modernes sont structurellement différents.
Pas pour le contenu des œuvres, je suis convaincu qu’il y a de très bons travaux artistiques ; mais ceux-ci me sont inaccessibles… Et même, pour être tout à fait honnête, s’ils me sont accessibles, je ne me donne pas les moyens d’y accéder. Pourquoi ? Parce que ça ne m’intéresse pas.
Je suis quelqu’un de très occupé, j’ai des tâches à remplir toute la semaine, tous les jours, toutes les heures. Je n’ai pas le temps, je n’ai pas de temps à y consacrer. Je ne veux pas me consacrer du temps à ça.
Je ne m’intéresse qu’à ce qui me concerne, qui rentre dans mon champ d’action, qui vient dans ma sphère. Est-ce que je vais voyager au hasard, est-ce que j’abandonnerai tous mes projets pour l’inconnu ? Est-ce que je quitterai le monde que j’ai mis si longtemps à maîtriser pour un autre où je suis encore un enfant ?
Je suis raisonnable, je garde mes repères, et si je ne vois pas loin ; peu importe, puisque je vois ce qui m’entoure. Je suis myope et ça m’est égal, je m’en accommode.
Oui, il y avait un temps où l’on aimait le défi, braver l’inavouable et s’aventurer dans l’hostilité, partir, partir… Certainement. Mais les choses ont changé, maintenant nous restons chez nous, à notre travail, chez les amis et la famille. Nous n’irons pas prendre des risques : nous voulons le confort d’une vie tranquille. Le confort d’une vie tranquille. Qui me le reprochera ? Qui ? Qui peut honnêtement se vanter de désirer autre chose ? Vous ne voulez pas autre chose, je ne veux pas autre chose.
Je veux prospérer, m’enrichir pour vivre agréablement, je veux me ressourcer, peut-être méditer au calme, et remplir ma fonction tous les jours : employé au boulot, père à la maison, plaisant aux amis, sympathique aux passants. Peu m’importe du reste. S’il faut croire en dieu, j’y croirai, et qu’on ne me parle jamais de philosophie, je vis bien sans. Je vis bien sans me droguer et sans boire ; d’ailleurs : est-ce que ça aussi, il vous viendrait à l’idée de me le reprocher ?… Soyez sérieux. Nous aimons notre train de vie quotidien, et jusqu’à preuve du contraire, cela ne fait de tort à personne.
Je suppose même qu’il y a une sorte d’équilibre là dedans.
Alors pourquoi irai-je, moi, en ma qualité d’individu quelconque, chercher à découvrir les artistes méconnus d’aujourd’hui ?

Je voudrais aller plus loin : s’ils voulaient sincèrement toucher le succès et la reconnaissance, ils y seraient parvenus. Et je pourrais vous citer leurs noms.
Mais ces malheureux attendent qu’on les cherche, qu’on partent en quête de leur talent… Des gens exceptionnels, voilà ce qu’ils pensent d’eux. Ils sont confiants dans le succès. Vraiment ? Mais que s’imaginent-ils ? Que c’est par les conventions strictes qu’ils vont prouver leur valeur ? Et moi, dans tout ça ? Je dois décemment admettre que j’ai moins de valeur que ces gens-là ? Je dois admirer quelqu’un au hasard ? Peut-être même prendre modèle sur un péquenaud pas même foutu de se faire connaitre de moi ? Tout ça n’a pas de sens. Il n’y a aucune logique à admettre l’importance d’un étranger. Du moins pas par pure gratuité. Quelque chose comme « mon idole est un gars quelconque ». Ce n’est même pas « j’admire mon voisin », ce gars n’est pas mon voisin.
Alors il me faudrait trouver un intérêt à la chercher, cette perle rare. Mais j’ai beau tourner la question dans tous les sens, je ne vois pas le moindre intérêt, je ne vois même pas quelle question se poserait. J’en ai strictement, mais alors, rien à foutre. Vous n’êtes pas d’accord ?

Alors pour être cohérent, il faudrait que cet étranger remplisse deux critères : d’une part que ce soit lui qui s’impose à moi, jusqu’à me déranger s’il en est capable (prenez-le comme un défi) ; d’autre part que ce trouble qu’il occasionne dans mon existence personnelle anime en moi une curiosité primaire, sorte de duel énigmatique, qui me pousserait à lui concéder une certaine valeur dans mon être. Que ce caillou lancé dans mon univers fluide sonne comme un problème, une brisure dans l’âme. Alors il sera pour moi connu, et je ne lui serait plus étranger.

Sachez dès lors la réalité. Cet artiste, ce génie, il n’attend pas que je le trouve, je ne m’attends à le trouver, c’est ainsi que doit se dérouler notre rencontre.
J'aime être la bonne personne au mauvais endroit et la mauvaise personne au bon endroit.

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Re: Au Mouton qui pamphlète

Message par Aragathis » 15 févr. 2012, 13:48

Ainsi parlait Aragathis.

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Yelti
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Re: Au Mouton qui pamphlète

Message par Yelti » 15 févr. 2012, 18:18

http://grooveshark.com/#!/s/Les+Oiseaux+De+Passage/3KHqqq?src=5

Mais Jean Richepin n'est qu'une mauviette.

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Re: Au Mouton qui pamphlète

Message par Poupi » 16 févr. 2012, 13:42

Personne : ton texte foisonne de premières personnes du singulier. C'est encore pire que Rousseau.

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Re: Au Mouton qui pamphlète

Message par Yelti » 16 févr. 2012, 13:47

(Ben moi je relève le défi.)

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Re: Au Mouton qui pamphlète

Message par kervin » 17 févr. 2012, 09:41

Sans plus péper.
"Imaginer, c'est hausser le réel d'un ton." Gaston Bachelard.

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Re: Au Mouton qui pamphlète

Message par Yelti » 08 avr. 2015, 20:00

Non ce n’est pas moi qui meurs dans dix minutes, mais embarqué dans le métro hurlant, dans mon fauteuil bien ancré à la Terre, sur le lit où je repose, je n’ai de cesse de penser à Andreas Lubitz.
Non ce n’est pas moi qui meurs dans dix minutes, mais je ne peux m’empêcher de penser à cette porte ironiquement « ultra-sécurisée » qui sépare celui qui s’est préparé à mourir de celui qui se dit que c’est une mauvaise blague, qu’il doit rêver, que c’est trop con pour être vrai.
Je n’ai de cesse de penser à Andreas Lubitz ; ceux qui connaissent ma détresse savent que, bien à contrecœur, je n’accorde aucune validité à la vie que la mort annule, que j’ai bien peur que rien de tout ce qui semble être n’ait jamais été, et dans le métro qui m’emporte de ma servitude à mon repos je me demande : aurais-je pu être Andreas Lubitz ?
Car si la vie n’est rien, pourquoi cent quarante-neuf vies seraient quelque chose ? Et puis je me rappelle que ce qui aide mon cœur à battre c’est ses élans vers d’autres cœurs qui battent, et je me dis que je n’aurais jamais pu être Andreas Lubitz.
Non ce n’est pas moi qui meurs dans dix minutes, mais depuis des jours je ne peux m’empêcher de penser au criminel qui a produit le memento mori le plus odieusement efficace que je connaisse. Parce qu’Andreas Lubitz a précipité l’avion sur une montagne qui n’était le symbole de rien, pour rien, au nom de rien, parce qu’il lui était évident que cent quarante-neuf autres vies ne pouvaient pas avoir plus de sens que la sienne, la nonchalance absolue de son nihilisme qui s’esquisse me saisit d’effroi ; car si Lubitz porte en lui la forme entière de l'humaine condition, je me demande, quand tomberaient les illusions qui nous font vivre, ne serions-nous pas tous Andreas Lubitz ?

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Re: Au Mouton qui pamphlète

Message par Yelti » 22 avr. 2015, 14:04

"celui qui nie tout et s'autorise à tuer [...] revendiqu[e] le déploiement sans limites de l'orgueil humain"
Albert Camé, L'Homme Survolté

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